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Le puzzle de l'âme

Le « puzzle de l’âme » par Elena Filippi

« Le temps joue un rôle important dans l’observation s’un tableau (….)  La toile se couvre au fur et à mesure de sa création, d’un réseau  rythmé de couleurs, de lignes et de points, qui dans la forme finale évoque un tout vivant et en mouvement. L’œil court du bleu au rouge, au vert (dans un simple changement de forme), à une ligne noire, puis butant inopinément sur une éruption de blanc, la suit pour se fondre dans une délicate tache jaune d’où ressortent de petites taches rouges qui se transforment en taches vertes. Soudain le regard court de nouveau sur du bleu, du rouge, du vert, guidé par de nouvelles formes et entame un nouveau cycle….Il est impossible de percevoir tout cela en un instant. Le temps est inséparable de la superficie ». Ce que August Macke écrivait au philosophe Eberhard Grisebach en 1913, convient bien à une exploration de l’univers des formes que Hortense Häussling-Fourneau propose ces jours-ci,  dans son exposition milanaise, à la galerie de Nella Longari avenue Bigli.

Cette artiste d’origine française, encore peu connue du public italien, vit et travaille actuellement en Allemagne où elle a su trouver un large consensus  entre les critiques d’art et les remarques des visiteurs, lors de ses nombreuses expositions dans diverses régions d’Europe. L’atmosphère de ses oeuvres se réfère à un héritage culturel, en particulier les expériences franco-rhénanes de certains expressionnistes, dont Macke justement, Feininger et  par certains aspects Marc, et à la remise en question de quelques expériences futuristes.

Voici  une citation de Franz Marc qui s’applique parfaitement à l’œuvre de Hortense Häussling : « La nature est partout, en nous et en dehors de nous ; il existe une seule chose qui n’est pas complètement la nature mais plutôt un dépassement et une interprétation de la nature : l’art. Dans son essence, l’art a toujours été (….) le pont vers le règne de l’esprit, la nécromancie de l’humanité (…..) ». Dans le même article, il y a une phrase qui dit ceci : « Nous ne dépendons plus de l’image de la nature, nous la détruisons pour montrer les grandes lois dominantes derrière la belle apparence ». Ce que Marc cherchait à exprimer  en rapprochant en un rythme unique les formes individuelles d’un organisme et  de son environnement, était justement le rendu  d’une interpénétration souhaitée entre le sujet et le paysage,  une « construction mystique intérieure » qui offre au spectateur les instruments pour affronter la complexité du rapport homme-nature. Cela semble être « l’école », la référence indirecte mais toujours présente, le fil conducteur de la réflexion graphique, picturale et avant tout intellectuelle de Hortense Häussling-Fourneau. Son œuvre incarne visiblement des idéaux de « rythme cosmique », de « structuralisme intérieur », avec des accents quelquefois mystiques mais toujours étroitement liés  à la terre. Son structuralisme ne perd jamais de vue l’homme, son rapport avec l’environnement, le monde des sentiments, le moi. Mieux, il part de la pureté du signe, de la clarté du trait, de la géométrie des formes, même lorsqu’elles sont perçues dans une dimension conflictuelle pour aboutir à la problématique figure humaine. Individu et nature s’affrontent et ne se déchiffrent que dans la mesure où ils réussissent à s’intégrer.

Une suite continue, imperturbable, qu’on ne peut arrêter comme le cours d’un fleuve ou celui du temps, qui lie construction et déconstruction. Cette dernière cependant, est ressentie comme un instrument précieux de connaissance du monde, des diverses individualités qui le composent et le rendent si fascinant, finalement toujours un peu insondable, mais dont le rythme vital implique chaque élément singulier. Le dialogue continu entre les parties et le tout donne de la force à la »Weltanschauung » de l’artiste, à la proposition de réflexion sur les évènements qu’ils soient phénomènes naturels ou contingences de l’humain.

À l’occasion d’une exposition récente de quelques œuvres de Hortense Häussling-Fourneau, inaugurée début mai dans la ville allemande de Schwelm, un historien d’art déclara que « ses travaux montrent par l’image la manifestation du phénomène de la vie, avec tous ses conflits et ses contradictions mais à travers lesquels le tout peut se percevoir à un moment donné ». Hortense interprète l’événement en traduisant des sensations, des émotions, des regards, des observations et des réflexions profondes sur la nature des choses, dans une sorte de « structure spirituelle du monde ». Le mot spirituel  ne devant pas faire penser à un rapport avec la religion mais plutôt  à un acte de claire mise à nu des démarches que Hortense, mais avant tout la femme, la mère, expérimente et exprime au moment où elle se cale dans l’épicentre de l’existence, où les polarités et les tensions sont les éléments les plus importants  du don de la vie, du mouvement qui produit toujours quelque chose de nouveau, tout en maintenant une matrice, un lien avec le tout d’où naît la nouvelle « cellule ». L’œuvre culturelle et artistique de Hortense Häussling ne peut se comprendre que de la façon suivante : en s’inspirant d’une autre observation de du critique d’art Schneider Berrenberg, nous pouvons concevoir la dimension esthétique de Hortense Häussling-Fourneau comme le noyau d’un atome dont les neutrons et les protons tout en maintenant inévitablement leur identité, échangent leurs rôles de temps à autre, créant des tensions intimes, des polarités qui portent à la mutation et conspirent dans le processus de création.

De la même façon que dans un atome règne  une libre nécessité (les électrons occupent en fait une orbite précise selon un ordre non déterminant), dans l’œuvre d’Hortense,  il y a une dialectique de liberté et de nécessité. Les fragments qui divisent l’espace apparaissent au regard d’une certaine façon ; ils semblent libres mais après une observation plus approfondie, ils s’insèrent nécessairement dans un contexte figuratif  comme si c’était la règle du jeu. Ce n’est jamais une juxtaposition mais plutôt une correspondance selon une loi libre. C’est peut être dans cette perspective que doit être vue la spiritualité des formes qui animent le monde pictural de Hortense Häussling. Il s’agit d’une libre confrontation avec la nécessité qui n’est pas l’apanage de la seule expression artistique. Comme dans l’œuvre d’art, où liberté et nécessité trouvent un équilibre magique, nous retrouvons cela dans la religion  où l’homme se réfère librement au divin. Mais aussi dans la philosophie (l’histoire de la philosophie et un conflit permanent entre liberté et nécessité), ou même dans la poésie qui obéit à une mesure nécessaire, tout en répondant dans le même temps aux exigences de liberté de l’âme. La métaphore de l’atome appliquée précisément à la proposition artistique de Hortense Häussling-Fourneau est une métaphore féconde. Elle est porteuse d’un message, d’une sorte de veine poétique qui, si l’on regarde avec attention, dépasse le seul monde de la peinture pour toucher à la spiritualité et à ce titre fuir les canaux commerciaux. Ce n’est donc pas par hasard que l’un des principes fondateurs du  groupe d’artistes parisiens auquel Hortense est liée, soit justement le refus d’opérations commerciales, de nature spéculative, dédiées à une recherche spasmodique de notoriété et de succès.

Le groupe Heos fondé à Paris par Juan Louis Cousino se réfère directement à la déesse de l’aurore ; Heos, une célèbre divinité grecque est la personnification du lever du jour. La métaphore du jour qui commence va également dans le même sens que celle analysée précédemment. La lumière, qui est aussi le symbole traditionnel de la liberté qui vainc  l’étreinte des ténèbres, ouvre de nouvelles possibilités de vie et d’expérimentation dans l’univers des formes.

Après avoir commencé avec une réflexion sur le concept du temps et son rôle dans le milieu artistique, nous sommes maintenant en mesure de reprendre le fil rouge qui maintient l’unité d’un réseau dense de signes d’appel, de relations intimes, de différences subtiles, de combinaisons imprévisibles et neuves qui viennent former le tissu des différents traitements graphiques et picturaux de Hortense.

Ce jeu extrêmement sérieux qui est animé d’une sorte de vocation à la connaissance et au rendu le plus fidèle possible des différents éléments concernés, trouve la plénitude de son expression dans ce qui est la spécialité d’Hortense, son monde privilégié : le portrait.

L’approche du spectateur  à l’un de ses portraits, (beaucoup représentent des personnages marquants dans divers domaines du savoir mais également beaucoup de visages anonymes ou du cercle familial), demande ou plutôt exige une assimilation graduelle des éléments d’information de l’œuvre qui renvoient à autant de points de réflexion sur l’histoire profonde du sujet, celle qui est en clair-obscur et ne se révèle qu’après une observation de l’œuvre longue, tenace et sans préjugé.

L’attirance d’Hortense pour l’art du portrait dérive directement du potentiel d’inspiration qui le caractérise. Dans un portrait, la personnalité d’un individu se fait jour sous ses différents aspects et la réfraction des différents fragments qui composent l’œuvre semble pouvoir faire jaillir la tonalité psychologique et morale dans un contrepoint continu entre les mailles de la description physique. L’élément qui caractérise spirituellement le personnage dessiné est un pont naturel qui unit cet aspect de l’œuvre d’Hortense Häussling-Fourneau avec celle décrite précédemment. Une dialectique de liberté (le contexte psychologique) et de nécessité (élément naturel) qui trouve là un nid idéal d’expression.

Milan, 1992